Introduction: Juste à temps

L'urgence d'une transition juste en Afrique du Nord

Hamza Hamouchene et Katie Sandwell

Read in English
Print Friendly, PDF & Email

“C’est maintenant ou jamais, si nous voulons limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C” : tel est l’avertissement de Jim Skea, professeur à l’Imperial College de Londres et coprésident du groupe de travail à l’origine de la dernière étude approfondie de recherche sur le climat (2022) réalisée par le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC). Le rapport d’étude prévient que le réchauffement de la planète devrait atteindre 1,5 °C au cours des deux prochaines décennies, et indique que seule une réduction drastique des émissions de carbone, dès à présent, peut empêcher une catastrophe environnementale et climatique. Ces analyses étant réalisées tous les six ou sept ans, on peut considérer qu’il s’agit du dernier avertissement du GIEC avant que le monde ne soit irrémédiablement engagé sur la voie d’un dérèglement climatique aux conséquences terrifiantes. La planète se réchauffe trop rapidement, avec des répercussions déjà perceptibles et catastrophiques. Comme l’a déclaré le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, lors de la publication du rapport : “Concrètement, cela signifie de grandes villes sous les eaux, des vagues de chaleur sans précédent, des tempêtes terrifiantes, des pénuries d’eau généralisées et l’extinction d’un million d’espèces végétales et animales.”

Cette réalité du dérèglement climatique est déjà visible en Afrique du Nord et dans le monde arabe1, où elle fragilise les bases écologiques et socio-économiques nécessaires à la vie. Des pays comme l’Algérie, la Tunisie, le Maroc et l’Égypte connaissent de manière récurrente de graves vagues de chaleur et des sécheresses prolongées, avec des impacts catastrophiques sur l’agriculture et les petits exploitants. Au cours de l’été 2021, l’Algérie a été frappée par des feux de forêt dévastateurs et sans précédent ; la Tunisie a connu une vague de chaleur suffocante, avec des températures avoisinant les 50 °C ; le sud du Maroc a dû faire face à de terribles sécheresses pour la troisième année consécutive ; et dans le sud-est de l’Égypte, 1 100 personnes ont perdu leur maison à cause d’inondations, tandis que des centaines ont été blessées par des piqûres de scorpions sortis du sol en raison des conditions climatiques extrêmes. Dans les années à venir, le GIEC prévoit que la région méditerranéenne connaîtra une intensification des phénomènes météorologiques extrêmes, tels que les feux de forêt et les inondations, et une intensification encore plus forte de l’aridité et des sécheresses.2

Les impacts de ces changements se font tout particulièrement ressentir par les populations marginalisées, notamment les petits agriculteurs, les éleveurs, les ouvriers agricoles et les pêcheurs. Les populations sont déjà contraintes de quitter leurs terres en raison de sécheresses et de tempêtes hivernales plus fortes et plus fréquentes, de la progression du désert et de l’élévation du niveau de la mer.3 Les cultures s’effondrent et les réserves d’eau diminuent, impactant fortement la production alimentaire dans une région qui dépend depuis déjà longtemps des importations de denrées alimentaires.4 Une pression énorme s’exercera sur des réserves d’eau déjà rares, en raison de l’évolution des précipitations et de l’intrusion de l’eau de mer dans les réserves d’eau souterraine, ainsi que de la surexploitation de ces reserves. Selon un article paru dans The Lancet, la plupart des pays arabes se retrouveront ainsi sous le seuil de rareté d’eau absolue de 500 m³ par personne et par an d’ici 2050.5

Les climatologues prévoient que les changements du climat d’une grande partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (région MENA) pourraient être tels que la survie même de ses habitants serait menacée.6 En Afrique du Nord, par exemple, ceux dont la vie sera la plus bouleversée par le changement climatique sont les petits agriculteurs du delta du Nil et des zones rurales du Maroc et de la Tunisie, les pêcheurs de Djerba et de Kerkennah (Tunisie), les habitants d’In Salah en Algérie, les réfugiés sahraouis des camps de Tindouf (Algérie), et les millions d’habitants des quartiers informels du Caire, de Khartoum, de Tunis et de Casablanca.

La violence engendrée par le changement climatique résulte du choix de continuer à consommer des combustibles fossiles – un choix fait par les entreprises et les gouvernements occidentaux, ainsi que par les classes dirigeantes des différents pays. Les plans énergétiques et climatiques sont dictés par des régimes autoritaires et leurs bailleurs de fonds à Riyad, Bruxelles et Washington. Les riches élites locales collaborent avec les multinationales et les institutions financières internationales, telles que la Banque mondiale, le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD). Malgré toutes leurs promesses, les actions de ces institutions montrent qu’elles sont les ennemis de la justice climatique et de la survie de l’humanité. 

Chaque année, les dirigeants politiques, les conseillers, les médias et les lobbyistes des entreprises du monde entier se réunissent pour une nouvelle Conférence des Parties (COP) des Nations Unies sur le climat. Mais malgré la menace qui pèse sur la planète, les gouvernements continuent de laisser les émissions de carbone augmenter et la crise s’aggraver. Après trois décennies de ce que la militante écologiste suédoise Greta Thunberg a appelé du “bla bla”, il est devenu évident que les négociations sur le climat sont vouées à l’échec. Elles ont été détournées par le pouvoir des entreprises et les intérêts privés qui promeuvent de fausses solutions à but lucratif, comme le commerce du carbone et les soi-disant “zéro émission nette” et “solutions fondées sur la nature”, au lieu de forcer les nations industrialisées et les multinationales à réduire les émissions de carbone, et à laisser les combustibles fossiles dans les sols.7

La COP26, qui s’est tenue en 2021 à Glasgow, a considérablement attiré l’attention des médias sans pour autant aboutir à une quelconque avancée majeure. Les négociations sur le climat qui se tiendront dans le monde arabe en 2022 et 2023 (la COP27 en Égypte puis la COP28 aux Émirats arabes unis) ne devraient pas non plus aboutir à grand-chose, particulièrement dans un contexte de recrudescence des rivalités géopolitiques déclenchée par la guerre en Ukraine, contexte peu propice à la coopération entre les grandes puissances et qui fournit un prétexte de plus pour perpétuer la dépendance mondiale aux énergies fossiles. Cela pourrait enterrer définitivement les négociations internationales sur le climat. 

La survie de l’humanité dépend à la fois de l’arrêt de l’exploitation des combustibles fossiles et de l’adaptation à un climat déjà en évolution, tout en se tournant vers les énergies renouvelables et en maintenant des niveaux durables d’utilisation de l’énergie, ainsi que d’autres transformations sociétales. Des milliards de dollars seront dépensés pour tenter de s’adapter – trouver de nouvelles sources d’eau, restructurer l’agriculture et changer les types de cultures, construire des digues pour empêcher la pénétration de l’eau salée, modifier la morphologie et le modèle des villes – et pour tenter de se convertir à des sources d’énergie vertes en construisant les infrastructures nécessaires et en investissant dans les emplois et les technologies verts. Mais quels intérêts cette adaptation et cette transition énergétique serviront-elles ? Et qui devra supporter les coûts les plus lourds de la crise climatique, et des réponses à celle-ci ? 

Ce sont les mêmes structures de pouvoir autoritaires et cupides qui ont contribué au changement climatique qui sont maintenant en train de façonner la réponse à cette crise. Leur principal objectif est de protéger les intérêts privés et de réaliser des profits toujours plus importants. Si les institutions financières internationales telles que la Banque Mondiale et le FMI soulignent aujourd’hui la nécessité d’une transition climatique, leur approche est celle d’une transition capitaliste et souvent dirigée par les multinationales, et non par et pour les travailleurs. Les voix des organisations de la société civile et des mouvements sociaux sont largement ignorées lorsqu’il est question des conséquences de cette transition, et de la nécessité de concevoir des alternatives justes et démocratiques. En revanche, les institutions financières internationales, ainsi que l’agence de coopération internationale allemande pour le développement (GIZ) et les différentes agences de l’Union Européenne (UE) donnent de la voix, organisent des événements et publient des rapports dans tous les pays du monde arabe. Elles soulignent les dangers d’un monde plus chaud et plaident pour une action urgente, notamment le recours à davantage d’énergies renouvelables et à des stratégies d’adaptation. Mais leur analyse du changement climatique et de la transition nécessaire reste limitée voire dangereuse, car elle menace de reproduire les schémas de dépossession et de pillage des ressources qui caractérisent le modèle dominant reposant sur les énergies fossiles. 

La vision de l’avenir prônée par la Banque Mondiale, la GIZ, l’Agence américaine pour le développement international (USAID), l’Agence Française de Développement (AFD) et une grande partie de l’UE est une vision où les économies sont soumises au profit privé, notamment par une privatisation accrue de l’eau, de la terre, des ressources, de l’énergie – et même de l’atmosphère. La dernière étape de ce développement implique les partenariats public-privé (PPP) mis en œuvre dans tous les secteurs de la région, y compris dans celui des énergies renouvelables. La tendance à la privatisation de l’énergie et au contrôle de la transition énergétique par les entreprises s’observe à l’échelle mondiale et n’est pas propre à l’Afrique du Nord et au monde arabe, mais le processus y est déjà assez avancé et n’a rencontré que peu de résistance jusqu’à présent. Le Maroc est déjà engagé sur cette voie, tout comme la Tunisie. Une forte dynamique est en cours pour étendre la privatisation du secteur tunisien des énergies renouvelables et pour inciter à tout prix les investisseurs étrangers à produire de l’énergie verte dans le pays, y compris pour l’exportation. La loi tunisienne (modifiée en 2019) permet même l’utilisation de terres agricoles pour des projets liés aux énergies renouvelables, dans un pays qui souffre d’une dépendance alimentaire sévère8 (comme cela a été révélé pendant la pandémie de COVID-19, et de nouveau au moment de la rédaction de cet article, pendant que la guerre fait rage en Ukraine). 

Ces scénarios, qui sont à l’œuvre partout dans la région, soulignent l’importance de se poser les questions suivantes : “L’énergie pour quoi, et pour qui ?”. “A qui la transition énergétique est-elle destinée ?”. Les institutions financières internationales, les entreprises et les gouvernements présentent l’ “économie verte”, et plus largement le concept de “développement durable” comme un nouveau paradigme. Mais en réalité, il s’agit simplement d’une extension des logiques existantes d’accumulation du capital, de marchandisation et de financiarisation, y compris de la nature.

Les réalités historiques, politiques et géophysiques de l’Afrique du Nord impliquent que les impacts et les solutions à la crise climatique n’y seront pas les mêmes que dans d’autres contextes. L’Afrique du Nord a été intégrée de force dans l’économie capitaliste mondialisée dans une position subordonnée  : les puissances coloniales ont influencé ou forcé les pays d’Afrique du Nord à structurer leurs économies autour de l’extraction et de l’exportation de ressources – généralement fournies à bas prix et sous forme de matières premières – conjuguées à l’importation de biens industriels à haute valeur. Le résultat a été un transfert de richesse à grande échelle vers les centres des pouvoirs impériaux, au détriment du développement local.9 Jusqu’à nos jours, la persistance de ces relations inégales et asymétriques réaffirme le rôle joué par les pays d’Afrique du Nord en tant qu’exportateurs de ressources naturelles, tels que le pétrole et le gaz, et de produits primaires fortement dépendants de l’eau et de la terre, comme les monocultures de rente. Cela renforce une économie extractiviste tournée vers l’extérieur, exacerbant la dépendance alimentaire et la crise écologique tout en maintenant des relations de domination impérialiste et les hiérarchies néocoloniales.10

Lorsque l’on parle de lutte contre le changement climatique et de transition vers les énergies renouvelables dans cette région, un certain nombre de questions cruciales se doivent donc d’être posées : à quoi ressemble ici une réponse juste au changement climatique ? Cela signifie-t-il la liberté de se déplacer vers l’Europe et l’ouverture des frontières avec l’UE ? Cela signifie-t-il le paiement de la dette climatique, la restitution et la redistribution par les gouvernements occidentaux, les entreprises multinationales et les riches élites locales ? Cela signifie-t-il une rupture radicale avec le système capitaliste ? Que doit-il advenir des ressources en combustibles fossiles de la région, exploitées actuellement en grande partie par les entreprises occidentales ? Qui devrait contrôler et détenir les énergies renouvelables ? Que signifie l’adaptation à un climat changeant ? Qui la façonnera et en bénéficiera ? Et qui sont les principaux agents et acteurs qui lutteront pour un changement significatif et une transformation radicale ?

Lorsque les gouvernements commencent à prendre le changement climatique au sérieux, c’est souvent par le prisme de la “sécurité climatique”11  – en renforçant les dispositifs de protection contre la hausse du niveau des mers et les phénomènes météorologiques extrêmes, mais aussi, trop souvent, contre la “menace” des réfugiés climatiques et contre une renégociation de qui détient le pouvoir à l’échelle mondiale. Nous devons commencer à envisager la question du changement climatique sous l’angle de la justice plutôt que de la sécurité. Un avenir axé sur la “sécurité” soumet nos luttes à un cadre conceptuel et imaginatif qui, en définitive, renforce le pouvoir répressif de l’État, et propose une réponse sécuritaire et militarisée. Plus de tanks et de fusils, des murs plus hauts et des frontières plus militarisées ne résoudront pas la crise climatique. Au mieux, ils permettront aux riches de survivre dans le confort pendant que le reste du monde paie le prix de l’inaction climatique. Nous devons rompre avec le système d’exploitation capitaliste des personnes et de la planète qui a engendré la crise climatique, et non pas l’armer et le renforcer.

Orientalisme environnemental

Tout comme l’assujettissement économique et la domination impérialiste ont miné l’autonomie politique et économique du monde arabe, la production de connaissances et les représentations des peuples arabes et de leur environnement ont également été utilisées par les puissances coloniales pour légitimer leur projet colonial et leurs objectifs impérialistes. Ces stratégies de domination se poursuivent aujourd’hui, tandis que les pays de la région sont (une fois de plus) présentés comme des objets de développement, faisant écho à la mission coloniale civilisatrice . 

Diana K. Davis soutient que les imaginaires environnementaux anglo-européens du XIXe siècle ont représenté l’environnement du monde arabe le plus souvent comme “étranger, exotique, fantastique ou anormal, et fréquemment comme dégradé en quelque sorte”. Elle utilise avec pertinence le concept d’orientalisme d’Edward Saïd12 pour interpréter les premières représentations occidentales de l’environnement du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord comme une forme d’ “orientalisme environnemental”. L’environnement a été décrit par les futures puissances impériales, principalement la Grande-Bretagne et la France, comme un environnement “étrange et défectueux” par rapport à l’environnement “normal et productif” de l’Europe. Cela impliquait la nécessité d’une certaine forme d’intervention “pour l’améliorer, le restaurer, le normaliser et le réparer”.13

Cette représentation trompeuse d’une prétendue dégradation de l’environnement et d’un désastre écologique présumé a été utilisée par les autorités coloniales pour justifier toutes sortes de dépossessions, ainsi que des politiques visant à contrôler les populations de la région et leurs environnements. En Afrique du Nord, les Français ont construit un discours environnemental de la dégradation afin de mettre en œuvre des “changements économiques, sociaux, politiques et environnementaux dramatiques”.14 Selon cette perspective, les indigènes et leur environnement méritaient les bénédictions de la “mission civilisatrice”, et nécessitaient l’intervention de l’homme blanc.

Les récits sont toujours le produit du moment historique dans lequel ils s’inscrivent et ne sont jamais innocents; il convient donc toujours de se demander au profit de qui la production de connaissances, les représentations et les discours sont fabriqués. Un exemple contemporain flagrant est la représentation actuelle du Sahara nord-africain, qui est généralement décrit comme une terre vaste, vide et morte, peu peuplée et représentant un Eldorado d’énergie renouvelable, constituant ainsi une occasion en or de fournir à l’Europe de l’énergie bon marché afin qu’elle puisse perpétuer son mode de vie consumériste et dépensier ainsi que sa consommation excessive d’énergie. Ce faux récit néglige les questions de propriété et de souveraineté, et masque l’hégémonie et la domination à l’œuvre dans les relations internationales actuelles, facilitant le pillage des ressources, la privatisation des biens communs et la dépossession des communautés, consolidant ainsi des modes de gouvernance exclusifs et non démocratiques de la transition énergétique. A l’instar de nombreuses autres régions où la vie et les moyens de subsistance des travailleurs sont invisibles ou “illisibles” pour les États colonisateurs, “il n’y a pas de terre vacante” en Afrique du Nord.15 Même lorsqu’ils sont peu peuplés, les paysages et territoires traditionnels sont ancrés dans les communautés et leurs cultures ; et les droits et la souveraineté des peuples doivent être respectés dans tout processus de transformation socio-écologique.

Il est essentiel d’analyser les mécanismes par lesquels l’Autre est déshumanisé, et comment le pouvoir de représentation et de construction d’imaginaires sur lui (et son environnement) est utilisé pour ancrer les structures de pouvoir, de domination et de dépossession. À cet égard, ce qui est décrit dans L’Orientalisme de Saïd comme “la méconnaissance, l’essentialisation, la dénudation de l’humanité” d’une autre culture, d’un autre peuple ou d’une autre région géographique continue aujourd’hui à être utilisé pour justifier la violence envers l’Autre et envers la nature. Cette violence se traduit par des déplacements de populations, l’accaparement de terres et de ressources, le paiement par les populations des coûts sociaux et environnementaux des projets extractivistes, les bombardements, les massacres, les noyades en Méditerranée et la destruction de la Terre au nom du progrès.

Comme l’a si bien dit Naomi Klein lors de sa conférence sur Edward Saïd en 2016,16 décrivant une culture blanche suprématiste et raciste : ” Une culture qui accorde si peu de valeur aux vies noires et basanées, qui est prête à laisser des êtres humains disparaître sous les flots, ou à s’immoler par le feu dans des centres de détention, ne pourra que laisser les pays où vivent les Noirs et les basanés disparaître sous les vagues, ou se dessécher sous une chaleur aride “. Et elle ne bougera pas d’un cil quand elle fera peser des coûts socio-environnementaux catastrophiques sur les populations pauvres de ces pays. Résister et démanteler le récit environnemental orientaliste et (néo)colonial sur l’Afrique du Nord permettra et nécessitera de construire une vision collective d’action climatique, de justice sociale et de transformation socio-écologique qui soient ancrées dans les expériences, les analyses et les visions émancipatrices des régions africaines et arabes, et au-delà.

Pourquoi cette collection ? Pourquoi maintenant ?

La plupart des écrits sur le changement climatique, la crise écologique et la transition énergétique en Afrique du Nord et dans le monde arabe dans son ensemble, sont publiés par les institutions internationales néolibérales. Leurs analyses sont biaisées et n’incluent pas les notions de rapports de classe, de race, de genre, de justice, de pouvoir ou d’histoire coloniale. Les solutions et recommandations qu’elles proposent sont fondées sur le marché dans une perspective “top-down”, et ne s’attaquent pas aux causes profondes des crises climatique, écologique, alimentaire et énergétique. Les connaissances produites par ces institutions sont profondément paralysantes et négligent les problématiques d’oppression et de résistance, préférant s’en remettre aux conseils des “experts”, en excluant les voix “d’en bas”. 

Cette collection d’articles tente donc de remédier à cela. Il s’agit d’un recueil de travaux provenant de divers pays d’Afrique du Nord et qui s’intéresse aux différents aspects de la transition énergétique, et à la manière de mener ce processus de façon équitable et juste. Les chapitres couvrent un large éventail de pays, du Maroc au Sahara occidental, de l’Algérie à la Tunisie et de l’Égypte au Soudan. Il comprend également des contributions régionales sur les transitions agricoles et la nouvelle ruée vers l’hydrogène en Afrique du Nord.

Jusqu’à présent, aucun ensemble de travaux de chercheurs ou d’activistes critiques nord-africains sur une transition énergétique juste n’a été publié en arabe, en anglais ou en français – que ce soit sous forme de livre ou de ressource en ligne. Alors que des livres importants sur les différents Green New Deals17 et la nécessaire transition énergétique font l’objet d’une attention croissante, les écrits d’auteurs critiques du Sud restent marginaux, y compris en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Si l’on considère l’importance cruciale d’une remise en question de l’eurocentrisme, et de la nécessité de développer une approche d’atténuation et d’adaptation au changement climatique  (y compris la conversion urgente aux énergies renouvelables) qui tienne compte des rapports de classe, il s’agit là d’une grande lacune.

Cette collections d’articles se place dans une perspective explicite de “justice”. Il vise à dénoncer les politiques et les pratiques qui protègent les élites politiques, les entreprises multinationales et les régimes autoritaires et militaires. Il cherche à reconnaître et à contribuer au processus de production de connaissances et de résistance contre l'”extractivisme”, l’accaparement des terres et des ressources et les agendas néocoloniaux, vers une durabilité transformatrice depuis la base, avec la conviction que cela permettra de libérer tout le potentiel pour faire face aux crises environnementales, alimentaires, énergétiques et sociales.

Il s’agit du premier recueil de travaux en langue arabe qui aborde directement la question de la transition énergétique en Afrique du Nord, par le prisme de la justice et d’une transition juste (voir ci-dessous).

Cette collection de papiers se fixe les objectifs suivants :

  • Renforcer les critiques structurelles dans les débats sur la transition ” verte “, en rassemblant les voix des activistes, des universitaires et des écrivains d’Afrique du Nord et du monde arabe;
  • Souligner l’urgence de la crise climatique en Afrique du Nord et s’opposer à l’extractivisme et au colonialisme énergétique, en insistant sur la nécessité de mener des analyses holistiques et de mettre en œuvre des changements structurels;
  • Combattre le discours néolibéral et néocolonial dominant sur la transition “verte” promu par divers acteurs internationaux dans la région;
  • Contrecarrer le discours sur la “sécurité” – la collection évite les thèmes axés sur la “sécurité”, telles que la sécurité climatique, la sécurité alimentaire ou la sécurité énergétique ; au contraire, il promeut les notions de justice, de souveraineté et de décolonisation;
  • Soutenir les mouvements progressistes et les groupes locaux en Afrique du Nord et plus largement dans le monde arabe, afin d’articuler une réponse localisée, démocratique et publique à la nécessaire et urgente transition énergétique, en intégrant des analyses politiques, économiques, sociales, environnementales et de classes;
  • Aider à mobiliser les mouvements nord-africains et arabes autour des prochaines négociations sur le climat (COP27 en Égypte et COP28 aux Émirats arabes unis).

Ce projet éducatif et politique vise à contribuer à l’étude émergente des transitions énergétiques via une approche d’économie politique, qui étudie les relations entre les industries de combustibles fossiles, le secteur des énergies renouvelables, les élites régionales et le capital international. Il vise également à articuler et à explorer les concepts et les idées politiques qui peuvent contribuer à guider et à stimuler le changement transformatif mené par des organisations de base dans la région.

Qu’est-ce qu’une “transition juste” ?

Comme souligné ci-dessus, les discussions sur l’action climatique restent souvent trop étriquées et technocratiques, idéologiquement néolibérales et basées sur le marché à travers une approche “top-down” implicitement axée sur la préservation des structures du capitalisme racial, impérialiste et patriarcal. Dans ce contexte de négociations qui, au mieux, ignorent largement les questions de pouvoir et de justice, le concept de “transition juste” a émergé en tant que cadre plaçant la justice au centre de la réflexion. Cette approche reconnaît, selon les mots d’Eduardo Galeano, que “les droits des êtres humains et les droits de la nature sont deux noms pour la même dignité”.18 D’où vient l’idée de transition juste, et comment peut-elle contribuer au développement de visions d’émancipation et d’action climatique qui soient à la fois pensées depuis la base, dans une dynamique “bottom-up” et anti-impérialiste, dans le contexte de l’Afrique du Nord et du monde arabe ?

On fait généralement remonter l’origine du concept de transition juste aux années 1970 aux États-Unis, lorsque pour la première fois, des alliances entre les syndicats et les mouvements  environnementaux et indigènes ont vu le jour pour lutter pour la justice environnementale face aux industries polluantes. Suite aux réglementations environnementales mises en œuvre pour la première fois ou renforcées au cours de cette décennie, les entreprises ont prétendu que les politiques de protection de l’environnement les obligeaient à licencier des travailleurs. Les syndicats et les communautés se sont mobilisés contre cette tentative de diviser pour mieux régner, arguant que les travailleurs et les communautés – en particulier les communautés noires, latinos et indigènes, qui étaient les plus impactées par les industries polluantes – avaient un intérêt commun à défendre un environnement vivable et un travail décent, sûr et équitablement rémunéré.

Au cours des décennies suivantes, le concept de transition juste a été repris, exploré et enrichi par divers mouvements, d’abord aux États-Unis et au Canada puis dans le monde entier, notamment en Amérique du Sud et en Afrique du Sud. Les mouvements de justice sociale et environnementale, en collaboration avec les nations indigènes, les mouvements de défense des droits des femmes, les jeunes, les étudiants et autres groupes, ont formé des coalitions et partagé leurs propositions de solutions transformatrices à la crise climatique, qui s’attaquent à ses causes sous-jacentes et qui placent les droits humains, la régénération écologique et la souveraineté des peuples au centre des enjeux. 

Alors que le concept gagnait en popularité, les entreprises et les gouvernements ont multiplié les tentatives de promouvoir leurs propres visions de la transition juste, marquées par des lacunes d’analyse en termes de rapports de classe et qui nient la nécessité d’une transformation radicale. Avec l’inclusion du terme ” transition juste ” dans le préambule de l’accord de Paris – une victoire durement acquise par les mouvements syndicaux et de justice climatique internationaux – cette cooptation s’est intensifiée. Aujourd’hui, la transition juste n’est pas un concept fixe mais un champ de contestation, un terrain de lutte autour des réponses possibles et nécessaires à la crise climatique. Le terme n’implique pas automatiquement une politique progressiste ou émancipatrice, et de nombreux acteurs l’utilisent pour décrire et défendre des propositions relevant principalement du statu quo, à savoir un extractivisme vert intensifié. Néanmoins, bien plus que la rhétorique sur le “développement durable” ou l’ “économie verte”, ce concept offre un espace que les mouvements sociaux peuvent s’approprier pour insister sur la primauté de la justice dans toutes les propositions de solutions à la crise climatique. Malgré les tentatives de cooptation, la prévalence de la “justice” dans le nom même du concept de transition juste constitue sa première force. 

Les propositions pour une transition juste avancées par les mouvements sociaux progressistes sont motivées par la conviction que les personnes qui supportent les coûts les plus lourds du système actuel ne devraient pas aussi payer le prix d’une transition vers une société durable ou régénératrice, mais devraient plutôt en être les principaux acteurs. Divers processus ont exploré les dimensions plurielles de cette question, en cherchant à mieux comprendre les coûts du système actuel, les possibilités de transformation et les coûts potentiels des alternatives proposées. Des perspectives féministes et indigènes aux programmes régionaux et nationaux, les mouvements progressistes défendent leurs propres définitions de la “justice” et de la “transition”, dans leurs divers contextes.19

La conception de cette collection d’articles s’est inspirée des réflexions issues d’une réunion des mouvements de justice environnementale et de travailleurs de trois continents, qui s’est tenue à Amsterdam en 2019. Les participants ont identifié les six principes préliminaires de la transition juste : (1) la transition juste se manifeste différemment selon les contextes locaux ; (2) la transition juste est un enjeu de classe ; (3) la transition juste est un enjeu de genre ; (4) la transition juste est antiraciste ; (5) la transition juste ne concerne pas seulement le climat ; et (6) la transition juste est liée à la démocratie.20

Sans prétendre fournir une définition exhaustive ni un recueil de principes permanents, cette analyse trace les contours d’une position qui reconnaît que les discussions sur la transition juste doivent prendre en considération la réalité du développement inégal causé par l’impérialisme et le colonialisme ; que la transition juste doit inclure des changements radicaux qui renforcent le pouvoir des travailleurs dans toute leur diversité (voir ci-dessous) et réduisent le pouvoir du capital et des élites dirigeantes ; que les problématiques environnementales ne peuvent être abordées sans s’attaquer aux structures racistes, sexistes et autres systèmes oppressifs de l’économie capitaliste ; que la crise environnementale va bien au-delà de la seule crise climatique, englobant la dégradation des habitats et de la biodiversité, et une rupture fondamentale dans les relations que les êtres humains entretiennent avec le “monde naturel” ; et qu’une transition juste ne peut être réalisée sans transformation du pouvoir politique et économique, vers une meilleure démocratisation. 

Les origines et l’histoire de la transition juste, en tant que cadre et outil favorisant l’unification de divers mouvements au-delà de leurs différences et divisions potentielles, constituent sa deuxième force. Comme nous l’avons mentionné plus haut, ce concept a d’abord émergé en réponse aux tactiques de “diviser pour mieux régner ” appliquées par les multinationales pour résister aux réglementations environnementales. Ces méthodes sont toujours à l’œuvre, car ces entreprises font pression pour que soient mises en place des politiques qui protègent les profits sans tenir compte des coûts pour les communautés, les travailleurs et la planète, et qui cherchent à opposer les différentes régions et les différents types de travailleurs les uns aux autres. Les mouvements internationaux pour la justice climatique, les coalitions nationales et régionales et les alliances locales du monde entier reconnaissent que nous bénéficions théoriquement tous et toutes d’un environnement vivable et florissant, et que nous souffrons lorsque les richesses et le pouvoir sont concentrés entre les mains d’une petite élite qui compte sur sa capacité à se protéger des pires effets de la crise climatique. Pourtant, la promotion de campagnes et de visions communes, le développement de la confiance et de la solidarité et la lutte pour l’élaboration de propositions collectives sont des tâches lentes et politiquement complexes, mais nécessaires, car tout raccourci visant à contourner ce processus risque de compromettre la justice, qui doit demeurer au cœur de toute transition juste. Ce concept, ainsi que le nombre croissant d’expériences  et de campagnes menées à travers le monde (autour d’une vision de transition juste), peuvent contribuer à nous guider sur ce chemin sinueux. 

Le concept de transition juste a été façonné en partie par les mouvements syndicaux, de sorte que la question du travail décent reste au centre de nombreuses propositions avancées. La Confédération syndicale internationale a qualifié la région MENA de pire région au monde en matière de droits des travailleurs, où des violations systématiques sont observées dans toute la région.21 Dans l’ensemble du monde arabe, le chômage des jeunes est presque deux fois supérieur à la moyenne mondiale,22 et environ deux tiers des travailleurs d’Afrique du Nord sont employés dans le secteur informel.23 Dans ce contexte, qu’est-ce que  signifie de parler de travail décent, et comment devons-nous comprendre la catégorie des “travailleurs” ? Inspiré par les mobilisations politiques de “travailleurs” organisées par l’historien et militant  guyanais Walter Rodney, l’universitaire tanzanien Issa Shivji a affirmé que “sous le néolibéralisme, l’accumulation primitive prend de nouvelles formes et se généralise dans presque tous les secteurs de l’économie, y compris le secteur dit informel. Le producteur s’auto-exploite pour survivre tout en subventionnant le capital”.24 Il affirme par la suite que nous devons renouveler notre conception de la catégorie des “travailleurs”, afin de reconnaître l’exploitation commune que subissent les ouvriers industriels organisés en syndicats, les travailleurs informels, précaires, temporaires ou migrants, les travailleurs non rémunérés ou sous-payés (généralement des femmes) effectuant des tâches domestiques, de soins et de reproduction sociale, ainsi que les petits paysans, les éleveurs et les pêcheurs dits indépendants ou autonomes travaillant pour assurer leur propre survie. 

De nos jours, la grande majorité de l’humanité, quel que soit le type de travail  exercé, doit renoncer à une partie de sa consommation quotidienne essentielle, à ses droits humains ou à la possibilité de mener une vie digne pour continuer à soutenir les superprofits des multinationales. Que ce soit parce que leurs systèmes d’alimentation, de santé, d’énergie et de soins ont été privatisés, faisant peser toute la charge des soins sur la cellule familiale ; parce qu’ils ont perdu ou risquent de perdre l’accès à leurs terres, territoires ou lieux de pêche traditionnels ; ou parce qu’ils sont incapables de trouver du travail et doivent lutter pour joindre les deux bouts dans une économie informelle où ils n’ont aucun moyen politique d’exiger un salaire décent, les effets sont les mêmes. Ce n’est pas une coïncidence si cette majorité précaire et exploitée est aussi la plus menacée par le changement climatique, et la moins à même de se protéger de ses conséquences.

En lien avec le concept de transition juste, nous pouvons utiliser cette définition de “travailleurs” pour consolider notre appréhension de celles et ceux qui devraient contrôler la transition énergétique, et la réponse à la crise climatique de manière générale. Elle fournit une base à partir de laquelle bâtir nos réflexions sur le rôle de la justice dans l’action climatique, et définir quelles mesures concrètes sont à adopter pour y parvenir selon les contextes. Cette collection d’articles tente de rassembler la diversité des perspectives de nombreux groupes de travailleurs à travers l’Afrique du Nord, et d’éclairer certaines possibilités de construire des alliances et des coalitions.

Résumé des chapitres

Mohamed Gad documente la réponse de l’Égypte aux pannes de courant généralisées de 2014, qui s’est matérialisée dans la libéralisation de la production d’électricité et l’abandon des subventions des prix de l’électricité pour de nombreux groupes de revenus différents. Il réfute l’affirmation de la Banque mondiale selon laquelle la libéralisation des prix de l’électricité a mis fin aux subventions pour les riches en réorientant les ressources vers les populations pauvres. Au contraire, l’auteur montre comment cela a ouvert la voie à la finance internationale aux dépens des plus pauvres, transformant radicalement un service de base en une marchandise.

Jawad Moustakbal, dans son chapitre sur le secteur énergétique au Maroc, pose un certain nombre de questions très importantes : qui décide, qui bénéficie et qui paie le prix de la soi-disant transition énergétique du Maroc ? Il affirme que les PPP garantissent des profits élevés aux sociétés privées, tandis que les pauvres doivent payer des prix toujours plus élevés pour l’énergie. L’auteur affirme également qu’il n’y aura pas de transition juste tant que le secteur énergétique marocain restera sous le contrôle d’entreprises transnationales étrangères et d’une élite dirigeante locale qui s’autorise à piller l’État et à générer autant de profits qu’elle le souhaite.

Dans leur contribution sur la Tunisie, Chafik Ben Rouine et Flavie Roche montrent comment le plan de transition énergétique du pays s’appuie fortement sur la privatisation et les financements étrangers, tout en négligeant la prise de décision démocratique, inscrivant ainsi résolument le pays dans la stratégie néolibérale mondiale de développement des énergies renouvelables. Les auteurs soutiennent qu’au lieu de traquer les profits privés, une transition juste en Tunisie donnerait aux ménages et aux communautés les moyens de produire leur propre électricité, ce qui réduirait la dépendance et favoriserait le développement de l’industrie locale et la création d’emplois décents.

Dans son chapitre sur l’Algérie, Imane Boukhatem affirme que le secteur énergétique du pays est confronté à un triple défi : la dépendance économique vis-à-vis des revenus des hydrocarbures, la demande croissante d’électricité au niveau national et les accords d’exportation de combustibles fossiles à long terme. Elle met en lumière les opportunités, les défis et les injustices potentielles auxquels est confrontée la transition vers l’énergie verte en Algérie, et soutient que le pays doit rapidement transformer son secteur énergétique en mettant l’accent sur la justice sociale. L’autrice énumère plusieurs obstacles socio-économiques, institutionnels et politiques qui doivent être surmontés pour mettre en œuvre une transition juste.

Mohamed Salah et Razaz Basheir, dans leur contribution sur la crise de l’électricité au Soudan, retracent l’évolution du secteur de l’énergie dans le pays depuis l’époque coloniale, et attribuent son développement inégal aux politiques mises en oeuvre à cette époque ainsi qu’à leur continuation dans la période post-coloniale. Ils présentent une critique des projets hydroélectriques au Soudan, au regard de leurs coûts socio-économiques et environnementaux, de l’aggravation des inégalités existantes et des impacts négatifs générés sur les moyens de subsistance. Les auteurs contestent également le programme de la Banque mondiale en matière de libéralisation et de privatisation du secteur de l’énergie dans le pays, et démontrent comment ces plans ne feront que paupériser davantage de personnes et limiter l’accès à l’énergie.

Karen Rignall montre comment la production d’énergie solaire s’inscrit dans une longue histoire d’extraction au Maroc, et révèle certaines des continuités frappantes entre les chaînes de production des combustibles fossiles et celles des énergies renouvelables dans le pays. Ces continuités soulèvent des questions sur la manière d’œuvrer à une transition juste, non seulement au Maroc, mais aussi dans d’autres pays du monde qui voient se multiplier les projets d’énergie renouvelable, souvent dans des zones depuis longtemps concernées par l’extraction. Elle se questionne, à juste titre, sur la meilleure manière de plaider en faveur de nouvelles formes d’énergie, qui ne reproduisent pas les mêmes inégalités économiques et politiques inhérentes au capitalisme fondé sur la combustion du carbone.

Dans son chapitre, حمزة حموشان montre comment les projets d’ingénierie des énergies renouvelables ont tendance à présenter le changement climatique comme un problème commun à toute la planète, sans jamais remettre en cause le modèle énergétique capitaliste et productiviste ni les responsabilités historiques de l’Occident industrialisé. Comme il l’affirme, cela se traduit au Maghreb davantage par un “colonialisme vert” que par la recherche d’une transition énergétique qui profite aux travailleurs. L’auteur prend pour exemple le nouvel engouement pour l’hydrogène vert, et soutient que de tels projets peuvent se traduire par des mécanismes néocoloniaux de pillage et de dépossession.

Joanna Allan, Hamza Lakhal et Mahmoud Lemaadel, en soulignant comment l’extractivisme opère aujourd’hui dans la partie du Sahara Occidental actuellement occupée par le Maroc, se concentrent principalement sur le développement des énergies renouvelables, alors que le Maroc est largement célébré sur la scène internationale pour ses engagements dans la soi-disant “transition énergétique verte”. Les trois auteurs donnent à voir une histoire différente qui met l’accent sur les voix de la population sahraouie, et affirment que les actuels projets d’énergie renouvelable au Sahara occidental ne font qu’entretenir et “écologiser” le colonialisme, entravant une transition juste qui pourrait vraiment bénéficier aux communautés locales.

Enfin, Sakr El Nour, dans son étude sur la nécessaire transition agricole juste en Afrique du Nord, soutient que les pays de la région sont soumis à des échanges inégaux avec le Nord, en particulier l’UE, par le biais d’accords commerciaux qui permettent au Nord de bénéficier des produits agricoles nord-africains à des taux préférentiels. Il soutient que l’Afrique du Nord doit refondre ses politiques agricoles, environnementales, alimentaires et énergétiques. L’auteur plaide avec conviction pour des alternatives centrées sur le local et capables de prospérer de manière autonome, indépendamment des intérêts européens.

En guise de conclusion

Avec ces travaux, les auteurs visent à initier une discussion plus approfondie sur ce que signifie la transition juste dans le contexte de l’Afrique du Nord et du monde arabe. Les dynamiques sont complexes et évidemment différentes selon les pays de la région, mais de nombreux défis et questionnements communs émergent également de ces recherches : quels besoins et quels droits doivent être prioritaires dans une transition énergétique ? Quel modèle de production et d’extraction d’énergie peut fournir de l’énergie à toutes les populations ? Comment les pays du Nord et les institutions financières internationales font-ils pression sur les pays du monde arabe pour assumer le fardeau de la transition énergétique, et à quoi ressemblerait une approche plus juste ? Quel rôle les États doivent-ils jouer pour mener une transition juste, et dans quelles mesures le pouvoir détenu par ces États peut-il être démocratiquement récupéré par les populations à cette fin ? Quelles alliances sont possibles et nécessaires entre les travailleurs, les mouvements de justice environnementale et les autres acteurs politiques de la région, et quel rôle la solidarité et la résistance internationales peuvent-elles jouer pour les soutenir ?

Il apparaît de plus en plus évident qu’une transition juste en Afrique du Nord nécessitera la reconnaissance de la responsabilité historique de l’Occident industrialisé dans le réchauffement de la planète. Le rôle du pouvoir dans l’avènement de la crise climatique ainsi que la détermination de ceux qui portent le fardeau de ses conséquences et des “solutions” à la crise, devra également être reconnu. La justice climatique et une transition juste impliqueront de rompre avec les dynamiques du “statu quo” qui protègent les élites politiques mondiales, les entreprises multinationales et les régimes non démocratiques, et de mettre en place un processus radical de transformation et d’adaptation sociale et écologique. Les impératifs de justice et de pragmatisme convergent de plus en plus vers la nécessité de réparations, ou de dette climatique que les pays riches du Nord doivent définitivement (re)payer aux pays du Sud. Cela doit prendre la forme non pas de prêts et de dettes supplémentaires, mais de transferts de richesses et de technologies, de l’annulation des dettes odieuses actuelles, de l’arrêt des flux de capitaux illicites, du démantèlement des accords néocoloniaux de commerce et d’investissement, tel que le Traité sur la Charte de l’énergie25 et de l’arrêt du pillage continu des ressources. Le financement de la transition doit tenir compte des pertes et dommages actuels et futurs, qui se produisent de manière disproportionnée dans le Sud. Mais puisque les inégalités existent non seulement entre le Nord et le Sud, mais également au sein de chaque pays du monde, comment articuler un programme de réparations climatiques à la création d’un système énergétique juste, démocratique et équitable dans les pays d’Afrique du Nord, et dans tout le monde arabe ?

Ces problématiques sont de plus en plus urgentes. Les négociations internationales sur l’action climatique stagnent alors même que le changement climatique s’accélère, avec des effets de plus en plus indéniables et meurtriers. Cette collection d’articles se veut un outil pour les militants, tant en Afrique du Nord que dans le reste du monde, afin de les aider à persévérer dans l’analyse critique et la construction de coalitions, d’alliances et d’un pouvoir populaire en faveur de leurs propres solutions, pour une transition juste.

À PROPOS DES AUTEUR.E.S

Dr. Hamza Hamouchene est un chercheur et activiste algérien basé à Londres, chroniqueur et membre fondateur de la Campagne de solidarité avec l’Algérie (ASC), de Environmental Justice North Africa (EJNA) et du North African Food Sovereignty Network (NAFSN). Il coordonne actuellement le programme Afrique du Nord au Transnational Institute (TNI). Il a une solide expérience de travail sur les questions de justice environnementale et climatique, d’extractivisme et de démocratie énergétique dans le contexte nord-africain. Il a publié de nombreux travaux sur ces sujets, dont deux livres : “La prochaine révolution en Afrique du Nord : la lutte pour la justice climatique” (Fondation Rosa-Luxemburg- Platform London, 2015) et “Démocratie énergétique au Maghreb” (Fondation Rosa-Luxemburg, 2017), ainsi que divers rapports et études tel que “Extractivisme et résistance en Afrique du Nord” (Transnational Institute, 2019). Il est également le coéditeur d’un autre ouvrage : “Les soulèvements arabes : une décennie de luttes” (Transnational Institute et Fondation Rosa-Luxemburg , 2022). Il a également contribué à la rédaction de chapitres de plusieurs ouvrages, dont “The Oxford Handbook of Economic Imperialism” (2022), “The Routledge Essential Guide to Critical Development Studies” (2021), “Fanon Today : Reason and Revolt of the Wretched of the Earth” (2021), “A Region in Revolt : Mapping the Recent Uprisings in North Africa and West Asia” (2020), “The Palgrave Encyclopaedia of Imperialism and Anti-Imperialism” (2016) et “Voices of Liberation : Frantz Fanon” (2014). Ses autres travaux sont parus dans Africa Is A Country, the Guardian, Middle East Eye, Counterpunch, New Internationalist, Jadaliyya, openDemocracy, ROAR magazine, Pambazuka, Nawaat, El Watan et le Huffington Post.

Katie Sandwell est chargée de projet senior au Transnational Institute, un think-tank international et militant dont le siège est situé à Amsterdam. Son travail porte notamment sur la justice pour l’accès à la terre et aux ressources, la souveraineté alimentaire, les océans et la transition juste. Katie est titulaire d’un diplôme de Master en études environnementales de l’Université de York, au Canada, avec une spécialisation sur la souveraineté alimentaire et les mouvements locaux pour la souveraineté alimentaire. Elle a publié ou contribué à des publications sur les mouvements internationaux de souveraineté alimentaire, la transition juste et les réglementations en matière de drogues, notamment “From Crisis to Transformation : What is Just Transition?” (Transnational Institute, 2022) avec Kali Akuno, Lyda Fernanda Forero et Jaron Browne.

REMERCIEMENTS

Traduction de l’anglais et révision de textes: Johanne Fontaine

La publication de cet article est soutenue par  Friedrich-Ebert-Stiftung (FES).

*FES n’est pas responsable du contenu, qui relève de la pleine responsabilité des auteur.e.s individuel.le.s.

Bien que cela soit imprécis, nous utilisons indifféremment les termes “Afrique du Nord”, “monde arabe”, “Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA)”. Cette analyse se concentre sur les pays d’Afrique du Nord, avec la perspective de l’étendre à d’autres pays du monde arabe.

IPCC (2021) Sixth Assessment Report – Working group 1: The physical science basis. Disponible sur : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/ [En anglais]

Hamouchene, H. et Minio-Paluello, M. (2015) La prochaine révolution en Afrique du Nord : la lutte pour la justice climatique [en français et arabe]. Platform London, Environmental Justice North Africa, Fondation Rosa Luxemburg, et Ritimo. Version arabe disponible sur : https://www.rosalux.de/en/publication/id/4062/the-coming-revolution-the-fight-for-climate-justice-survival et version française sur : https://www.ritimo.org/La-prochaine-re%CC%81volution-en-Afrique-du-Nord-la-lutte-pour-la-justice

Amouzai, A. et Kay, S. (2021) “Surmonter la crise de Covid-19 avec équité : Le combat pressant pour la souveraineté alimentaire en Afrique du Nord”. Transnational Institute et Réseau nord-africain pour la souveraineté alimentaire. Disponible sur : https://www.tni.org/en/publication/towards-a-just-recovery-from-the-covid-19-crisis?content_language=fr

El-Zein, A. et al. (2014) ‘Health and ecological sustainability in the Arab world: a matter of survival’, The Lancet 383(9915): 458–476. [En anglais]

Lelieveld, J. et al. (2016) ‘Strongly increasing heat extremes in the Middle East and North Africa (MENA) in the 21st century’, Climatic Change 23. [En anglais]

Les Amis de la Terre International (2021) “À la poursuite de chimères carbonées : les concepts trompeurs des marchés du carbone et du « zéro émission nette”’. Disponible sur : https://www.foei.org/fr/publications/chimeres-carbonees-marches-carbone-zero-emission-nette/ ; Corporate Accountability (2020) “Zéro pas net : Comment les objectifs à « zéro émission nette » dissimulent l’inaction politique”.  Disponible sur : https://www.corporateaccountability.org/wp-content/uploads/2020/11/FR-Not-Zero-report-_lowres_online.pdf 

8 Le Groupe de Travail pour la Souveraineté Alimentaire – Tunisie (2019) ‘Notre alimentation, notre agriculture, notre souveraineté : analyse des politiques tunisiennes en matière de souveraineté alimentaire’. [En arabe]. Disponible sur : https://bit.ly/3CfnHMg.

Amin, S. (1990) La déconnexion – Pour sortir du système mondial. Zed Books; Amin, S. (2013) L’implosion du capitalisme contemporain. Pluto Press. Voir aussi Rodney, W. (2012) Et l’Europe sous-développa l’Afrique. Londres, Pambazuka Press; et Galeano, E. (1973) Les veines ouvertes de l’Amérique latine. New York, Monthly Review Press. 

10Hamouchene, H. (2019) ‘Extractivisme et résistance en Afrique du Nord’. Transnational Institute. Disponible en anglais, français et arabe sur : https://www.tni.org/files/publication-downloads/the_maghreb_arabic_finale_2.1.pdf;

Riahi, L. et Hamouchene, H. (2020) ‘Deep and comprehensive dependency: how a trade agreement with the EU could devastate the Tunisian economy’. Transnational Institute. Disponible sur : https://www.tni.org/en/deep-and-comprehensive-dependency [En anglais] 

11 Buxton, N. (2021) ‘A primer on climate security: the dangers of militarising the climate crisis’. Transnational Institute. Disponible sur : https://www.tni.org/en/publication/primer-on-climate-security [En anglais]

12 Said, E. (1977) L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. Londres, Penguin.

13 Davis, D.K. (2011) ‘Imperialism, orientalism, and the environment in the Middle East: history, policy, power and practice’, in D.K. Davis et E. Burke III (eds) Environmental Imaginaries of the Middle East and North Africa. Athens, Ohio, Presses universitaires de l’Ohio. [En anglais]

14 Ibid.

15 Springate-Baginski, O. (2019) ‘“There is no vacant land”: a primer on defending Myanmar’s customary tenure systems’. Transnational Institute. Disponible sur : https://www.tni.org/en/publication/there-is-no-vacant-land [En anglais]

16 Klein, N. (2016) ‘Qu’on les laisse se noyer ! La violence de la discrimination dans un monde qui se réchauffe’, Conférence sur Edward Saïd. Disponible en ligne sur : https://www.lrb.co.uk/the-paper/v38/n11/naomi-klein/let-them-drown [En anglais] 

17 Le Green New Deal est le nom donné à plusieurs projets globaux d’investissement, notamment dans les énergies décarbonées, visant à répondre aux grands enjeux environnementaux et climatiques, tout en promouvant la justice sociale. Le nom est inspiré du New Deal (« Nouvelle donne ») lancé en 1933 par le président américain Franklin Roosevelt pour sortir les États-Unis de la Grande Dépression.’ Tiré de Wikipédia. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Green_New_Deal  

18 Movement Generation Justice and Ecology Project (non daté) From Banks and Tanks to Cooperation and Caring: A strategic framework for a just transition’. Disponible sur : https://movementgeneration.org/justtransition/ [En anglais]. 

19 Les Amis de la Terre International (2021) ‘Pas de justice sans féminisme’. Disponible sur : https://www.foei.org/fr/publications/pas-de-justice-sans-feminisme/  ; Indigenous Environmental Network (2017) ‘Indigenous principles of just transition’. Disponible sur : https://www.ienearth.org/wp-content/uploads/2017/10/IENJustTransitionPrinciples.pdf [En anglais]; Confédération syndicale des travailleurs et travailleuses des Amériques (2014) PLADA – La Plateforme pour le Développement des Amériques. Disponible sur : http://www.world-psi.org/fr/plada-la-plateforme-pour-le-developpement-des-ameriques ; Alternative Information and Development Centre (2016) ‘One million climate jobs’. Disponible sur : https://aidc.org.za/programmes/million-climate-jobs-campaign/ [En anglais]. 

20 Transnational Institute (2020) ‘Just transition: how environmental justice organisations and trade unions are coming together for social and environmental transformation’. Transnational Institute. https://www.tni.org/en/justtransition [En anglais] 

21 Confédération syndicale internationale (2020) Indice CSI des droits dans le monde 2020 : Les pires pays au monde pour les travailleurs et les travailleuses. Disponible sur : https://www.ituc-csi.org/IMG/pdf/ituc_globalrightsindex_2020_fr.pdf  

22 Achcar, G. (2013) Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe. Paris, Actes Sud.

23 Cardarelli, R. et al. (2022) ‘Informality, development, and the business cycle in North Africa’. International Monetary Fund. Disponible sur https://www.imf.org/en/Publications/Departmental-Papers-Policy-Papers/Issues/2022/05/31/Informality-Development-and-the-Business-Cycle-in-North-Africa-464859 [En anglais]. 

24 Shiva, I.G. (2017) ‘The concept of “working people”’, Agrarian South Journal of Political Economy 6(1): 1–13. [En anglais]

25 Eberhardt, P., Olivet, C. et Steinfort, L. (2018) ‘Un Traité pour les gouverner tous : L‘expansion constante du Traité de la Charte de l‘énergie, et le pouvoir qu’il donne aux entreprises pour s‘opposer à la transition énergétique’. Transnational Institute. Disponible sur : https://www.tni.org/en/energy-charter-dirty-secrets [En anglais]. Résumé du rapport disponible en français sur : https://www.tni.org/files/resume_traite_pour_les_gouverner_tous.pdf